Sam Cannarozzi

conteur - storyteller

UNE CONTE-FERENCE

Les Délivrances

Le conteur délivre le conte,

gelé dans le blanc,

coincé sous la langue,

prisonnier du silence.

Il le réchauffe,

déplie ses contours,

écoute ses confidences.

En retour

le conte délivre le conteur,

d’abord il le guette,

l’éclabousse,

l’engloutit ...

Puis il le récupère,

le ravive,

l’aggrandit,

au mystérieux vouloir de sa

patience.

Alice Mendelson

-24 février 1998 -

(Dans le Vivier du Conte)

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Et c’est un peu ce Conteur-ci qui vient vers vous pour parler aujourd’hui de

“Pourquoi Raconter dans des Bibliothèques (et Médiathèques)?” !!

histoire /’Le Bouton du Tailleur’(Angleterre)/

Le célèbre griot et écrivain mandingue, Amadou Hampâté Bâ, est souvent cité pour sa reflexion, “Quand un Conteur meurt, c’est une Bibliothèque qui brûle.” Mai j’ai aussi envie de dire, quand de nos jours une Bibliothèque ferme ses portes, c’est un Conteur qui s’appauvrit!

Alors Pourquoi Raconter dans des Bibliothèques? -

Parce que tout d’abord, une Bibliothèque est et a toujours été un lieu de vie!

“Cuz’ that’s where it’s happenin’ / That’s where it’s at!”

“Car c’est là ou ça se passe, ou ça gaze!”

Le mot ‘livre’ provient du grec βιβλοσ /Byblos, nom d’une ville antique vieille de 5000 ans dans l’actuel Liban, et le premier lieu où on a trouvé un exemple complet de l’alphabet ou ‘alpu baytu’ dans la langue du pays à l’époque, à savoir -1400 av J.C. Byblos exportait le bois des fameux cèdres du Liban et importait des rouleaux de papyrus: des premiers ‘livres’....

Mais avant il y avait également des ‘bibliothèques’ d’Ougarit (Syrie), Ninevah (Irak), ou Pergamum (Turquie) et surtout Alexandrie (Egypte).

Mais tout d’abord, une devinette et une histoire ....

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“Ô maître ouvre ton livre!” - le papillon

histoire /’L’Histoire de toutes les Histoires’/

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Pour l’histoire, cette fois-ci la mienne, quand je suis allé en fac’ aux Etats-Unis à la fin des années 60, je me voyais soit comme un enseignant soit .... comme un bibliothécaire. Mais revenons à nos moutons bibliophiles et alexandrines....

Construite trois siècles avant notre ère sous le règne du pharaon égyptien Ptolomée III la bibliothèque d’Alexandrie a fonctionné pendant sept siècles!

Le bâtiment lui-même s’est trouvé à côté d’un Mus aeum ou ‘Maison des Muses.’ On dit que les premiers campus universitaires du Moyen Âge se sont inspirés de ses jardins et promenades. Et au-dessus des rangements de ses centaines de milliers de rouleaux de papyrus appelés “bibliothekai ’’ (dont Bibliothèque) se trouvait l’inscription -

/Ici est un lieu pour la guérison de l’âme./

Alexandrie était donc une Collection Royale de Livres.

Et des savants et chercheurs y étaient installés souvent avec toute leur famille! Car à part d’être un centre diversifié de savoirs, la Bibliothèque est aussi vite devenue une plaque tournante de commerce et d’échanges en tous genres.

Je dirais qu’aujourd’hui en reflet de cette situation historique, de plus en plus de Bibliothèques/Médiathèques sont intégrées dans des complexes culturels - comme à Beaubourg ou à Orly en région parisienne - ou encore carrément dans des centres commerciaux comme à la Part-Dieu à Lyon près d’où j’habite.

I. Et c’est une première raison pourquoi j’aime beaucoup personnellement y raconter comme c’est l’avis je pense pour la vaste majorité des conteurs et conteuses. Oui, comme j’ai dit,

des Bibliothèques ‘c’est là ou ça se passe, ou ça gaze (!)’

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Quand j’ai commencé à conter il y a plus de 25 ans, je travaillais pas mal ici en France avec le Francs et Franche Camarades; puis c’était des F.O.L.; plus récemment ce sont des Foyers Ruraux, en particulier dans le Nord Pas de Calais ou encore les Pyrénées, qui se sont engagés avec beaucoup d’enthousiame dans le renouveau du conte depuis une dizaine d’annés.

Mais tout le long de ce dévelopement et renouveau du conte, les Bibliothèques étaient déjà là et bien présentes. Je travaille en effet une fois sur quatre avec des Bibliothèques et leurs partenaires à travers la France et ailleurs et elles sont/vous êtes très souvent porteuses de festivals nationaux importants. Je pense bien sûr ici à CIBLE en région parisienne, qui fête cette année sa 19e anniversaire (!), mais aussi aux BDPs de Villeneuve s/Lot ou encore de Tours.

Je parlais de plaque tournante tout à l’heure à propos de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie -un nouveau bâtiment d’ailleurs a été récemment construit sur le site historique- et je pense que l’on peut appliquer ce même terme aussi aux Bibliothèques modernes. Car elles sont des lieux d’échanges culturels, pédagogiques, et d’informations pour tout âge et tout public.

J’apprécie beaucoup d’ailleurs les liens de plus en plus nombreux que des Bibliothèques tissent avec les communautés qu’elles servent. Ceci permet au Conteur d’avoir contact, dans un même lieu, avec toutes les strates de la société ainsi qu’avec des publics les plus variés- jeunes, familiaux et adultes.

Car, vous savez comme nous Conteurs, que le Conte, un peu partout en Europe et en Occident en général, est encore bien trop souvent relegué sinon parqués par des établissements et revues culturels dans leurs rubriques de

programmes d’activités spécialement en direction d’enfants. Tandis que les Bibliothques, depuis bien des années, ont beaucoup fait pour décloisonner cet état esprit, rejeter le cliché et faire vivre le Conte pour tout le monde, permettant sa re-découverte par des publics de plus en plus larges et surtout adultes.

Les architectes également se sont penchés, depuis une vingtaine d’années, sur la forme et fonction des Bibliothèques à travers l’Europe et les Etats-Unis mais aussi en Afrique et en Asie, sur le plan de l’innovation-

comme l’impressionnante Bibliothèque Municipale de Mériadeck à Bordeaux non seulement complètement informatisée mais entièrement automatisée.

Puis le design des bâtiments eux-mêmes a constitué une véritable esthétique nouvelle. Je pense entre autres à des Bibliothèques des pays scandinaves- de vraies chefs d’oeuvres- sans oublier leurs salons de thé et cinémas!

Esthéthique provient encore une fois du grec ‘αιστηεναστηαι ’(‘aisthenasthai ’) et qui signifie d’ailleurs à la base -‘écouter’.

II. Et voila donc la deuxième raison pourquoi raconter dans des Bibliothèques et Médiathèques- C’est parce qu’elles sont à l’écoute!!

Mais ceci dit, voilà encore une courte histoire ....

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histoire /’Cela dépend comme les oreilles son accordées....’/

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J’aimerais maintenant partager avec vous, un souvenir qui m’avait beaucoup marqué ma jeunesse. Un jour, quand j’avais 7 ou 8 ans, mon père m’a amené dans une Bibliothèque à Chicago dans l’Illinois où je suis né; justement pour l’heure du conte. C’était une vieille Bibliothèque, que j’ai trouvée mystérieuse sinon poussièrieuse avec la totalité de ses rayonages en beau bois patiné. Une bibliothécaire nous avait réuni -noirs, blancs, hispaniques, polonais, italiens etc (car Chicago depuis les grandes vagues d’immigration des années 20 est restée une ville très ethnique) - autour d’elle pour nous lire une histoire. C’était vraiment magique!

Lieu de vie, lieu d’échange, lieu à l’écoute voilà déjà un beau trio d’attributs pourquoi raconter dans des Bibliothèques

/ / /

Pour moi le conte, tout comme le jeu et la fête, est une activité hautement et profondement humaine mais en même temps qu’il est universel il est aussi éphémère....

-Une marelle vide ne sert à rien;

-fêter Pâque à Noël (à ne pas confondre avec fêter Pâque avant Noël) n’a pas de sens;

-et une histoire qui somnole dans un livre dans une bibliothèque vaut la peine d’être reveillé, lu, raconté!

Bien entendu, je ne prétends pas que des livres ne sont que des sources sécondaires, loin de là. Mais je crois dur comme fer, en ce qui concerne des contes, qu’une fois entendus, que quand on va en lire plus tard, ils auront acquis encore plus de pertinence, de saveur, et d’intérêt. Et pas seulement des contes que l’on connaît déjà.

Le conte donne goût à la lecture.

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Un jour, une conteuse new-yorkaise demandait à sa fille si elle préferait des histoires ou des programmes de télé? La fille a répondu, “Mais tes histoires Maman- car les images sont plus belles! ” Nous conteurs, comme vous bibliothécaires sommes parmi les derniers ramparts contre l’invasion audio-visuel dans le mauvais sens du terme. Time Magazine même dans un article datant de la fin des années 80 sur l’impact de la télévision sur la société est arrivée à la conclusion suivante-

(et je cite)

“La télévision est l’ultime des technologies de l’isolement..”

Car la télévision -et même en général les médias technologiques et modernes (et j’ai envie de dire ici commerciaux)- est le contraire de la lecture ou du conte et en particulier par rapport aux jeunes-

(extraits de, Jim Trelease The Read Aloud Handbook (1984)

/C’est une expérience anti-sociale, car elle interrompt la leçon importante de la conversation en famille, ou la conversation tout court, en enlevant l’outil important qui est le questionnement;

/Elle présente une réponse en émotions crues à des images, au lieu d’une réponse pensée, ou, tout au moins en partie, rationnelle;

/Elle encourage une façon unique de penser qui trompe - Prétendant qu’il y aura toujours une solution facile: il suffit d’acheter des produits présentés pendant des publicités....

/Elle encourage par un amusement simpliste, la résolution de tous les défis et par ceci affaiblit une vraie démarche de reflexion;

/Après l’âge de 10 ans (et ceci a été confirmé par études et recherches) la télévision a un effet négatif sur ce qu’apprend, et la façon d’apprendre de l’enfant

/Elle banalise et rend moins sensible le sens de la souffrance, tandis que le conte et la lecture le rehaussent(!)

/Et enfin a télévision étouffe l’imagination au contraire du conte et de la lecture qui l’étoffent!

Et moi personnellement je suis intéressé d’être associé avec un lieu qui promeut la communication à tous les niveaux et sous toutes les formes, entre les jeunes et les personnes plus agées; entre différentes nationalités et cultures; entres familles et voisins.

III. Pourquoi raconter dans des Bibliothèques? Car le conte et le livre sont fait l’un pour l’autre. Le conte je pense, j’espère encourage la lecture. Et la lecture, j’en suis convaincu, donne envie d’écouter des histoires. Une main lave l’autre -

Et peu importe l’âge!

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/’Deux Anecdotes’/

A.

Des amis chez qui j’étais hébergé dans le Limousin peu après mon arrivée en France en 1974, m’ont vu arriver dans la cuisine un soir blanc et pâle.

Juste avant, j’étais en train de lire, dans une tour en pierre, une nouvelle de Borgès à propos de la Grande Muraille de Chine. Je me souviens c’était la dernière nouvelle dans l’ouvrage et je venais tout juste fermer le livre quand une bougie est tombée dessus le mettant en feu. Tout comme l’évèque d’Alexandrie a mis le feu à la magnifique Bibliothèque de sa ville, cherchant à détruire ce qu’il croyait être des hérésies et des savoirs barbares ou païens....

Car un fait que vous ignoriez peut-être-

Quand l’Empereur de la Chine, Qin Shi Huang vers 200 av. J.C. a fait construire la fameuse Muraille, il a aussi fait un véritable auto-da-fé en brûlant tous ses livres!

B.

Dans son ‘lo Cunto dei Cunti ’, Giambatista Basile (Naples, fin 18e siècle) nous présente une femme enceinte dont les envies, comme on dit, consistaient à se “gaver” d’histoires. Plus tôt encore il y avait peut-être la plus grande star des contes et histoires qui, de part sa parole, avait réussi à dompter le roi Shâhryâr pendant 1001 Nuits sauvant sa propre vie par la même occasion.

Un jour au quartier de la Croix-Rousse à Lyon, j’ai improvisé une petite séance de conte pour les enfants d’immigrés qui étaient mes voisins. A la fin de mes histoires j’ai demandé aux enfants de se présenter, chacun et chacune à leur tour. Arrivant devant une jeune fille maghrébine, elle me regarde droit dans les yeux et me dit, “Et moi je m’appelle Scherazade!” Mais, j’ai appris par la suite, qu’elle ignorait totalement à qui son prénom faisait référence.... Je lui ai expliqué sa renomée, et vous pouvez être sûr que dans mon curriculum vitae je mentionne avec fierté que j’ai raconté devant.... Schérazade; tout comme le jour dans le Jura quand j’ai jonglé trois pamplemousses pour l’homme politique Edgar Faure et qui les a mangé par la suite! Mais ceci est une autre histoire ....

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Tirant vers la fin de notre échange aujourd’hui, je pense à l’introduction d’une soirée de contes que j’ai créée intitulée “Et la Parole s’est Peuplée

d’arbres....” titre d’une collection de poésie du poète libanais Adonis et qui s’inspire d’un conte hindou qui dit,

Personne ne sait comment des histoires sont devenues ce qu’elles sont. Mais une chose est sûr- le vent a une âme ,et l’âme du vent a raconté des histoires à un oiseau qui les a écrites sur des feuilles d’arbres. Ecoutez alors ces histoires chaque fois que les feuilles d’un arbre tremblent!”

Dans ce même programme, je fais référence aussi à la légende du Celte Ogma qui a vu, lors d’une vision, un alphabet d’arbres, où chaque lettre correspondait à une essence différente - BETH, le mot celte pour le bouleau, était la lettre ‘B’; LUIS, le sorbier, “L” et ainsi de suite.

En revenant à lui-même après, Ogma trouvait à côté de lui par terre, un sac contenant des rondelles de bois d’essences différentes, une pour chaque lettre, exactement comme il avait rêvé! Il les a planté, et ces pousses d’arbres ont donné la forêt de Brocéliande en Bretagne.

Alors vous voyez- qui dit arbre dit aussi lettre, des lettres créent des mots, les mots des phrases et des textes qui, tous ensemble, deviennent un livre ou un conte.

La prochaine fois donc que vous vous promenez dans un bois près de chez vous, je vous invite à coller votre oreille contre le tronc d’un arbre ou à écouter le bruissement de ses feuilles, car là, j’en suis certain, vous trouverez des histoires, et des histoires encore. Et qui sait, peut-être un jour c’est vous qui les raconterez à d’autres personnes à votre tour ....!

Puis peut-être une dernière histoire quand même avant de vous quitter

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histoire /’La Vérité Laide’/

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J’ai commencé si vous vous en souvenez bien, par cette citation d’Amadou Hampâté Bâ à propos des Conteurs qui meurent et des Bibliothèques qui brûlent ....

IV. Et ce sera ma dernière reflexion sur: ‘Pourquoi Raconter dans des Bibliothèques’?

Il a été remarqué que dans des pays chauds tout comme dans des pays froids, que l’on allume un feu quand on va raconter. Là où il fait particulièrement froid cela peut se comprendre. Mais en Afrique, Asie ou d'autres pays tropicaux, ce n’est ni pour la chaleur, ni pour voir quelque chose. C’est que le feu, dans ce cas, est symbole d’illumination dans tous les sens du terme - cette lumière qui éclaire un chemin et cette lumière qui éclaire l’esprit.

Et je pense que l’on sera d’accord quand je dis que les Bibliothèques et les Conteurs, ont, en un sens, un même devoir: faire de notre mieux pour éclairer, pour jeter une lumière sur le monde qui nous entourre par la parole du livre et de l’histoire.

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Mais vraiment il faut que je vous quitte maintenant car comme dit le vieux dicton japonais, “Le conte est une parole entre deux rives de silence.” Et si je ne me trompe pas, on est justement en train d’accoster l’autre rive à l’instant même.

Ficelles - les nuages se séparent

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proposé par

Sam yada Cannarozzi

Médiathèque de Taverny(95)

Festival CIBLE-2008

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www.samcannarozzi.com

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January 17 2010 6:38